MoinsDe100Pages, Nouvelle

MoinsDe100Pages #2 – La Mort de la phalène de Virginia Woolf

Déjà le second MoinsDe100Pages ! Je vous propose ce lundi un court billet sur un recueil de nouvelles de Virginia Woolf, personnage littéraire que j’admire, et qui me fascine assez.

Contrairement à ce que j’ai fait au sujet de Pierre Michon, je ne compte pas vous présenter dans les détails la fameuse Mrs. Woolf. Aujourd’hui, je serai brève.

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Virginia Woolf en 1927

Pour être honnête, je ne connais pas très bien l’œuvre de Virginia Woolf. En revanche, je ne peux que trop vous conseiller Orlando, court roman fantastique, qui s’inscrit dans la vague narrative expérimentale de cette auteure. Il y est question d’androgynie, de remise en question des codes sociaux et patriarcaux, avec la pointe d’humour connue et sacrée de cette Anglaise d’autre part profondément dépressive. Je ne peux m’empêcher de préciser que ce livre a été écrit en l’honneur de Vita Sackville-West, et que le fils de cette dernière l’a qualifié de « la plus longue lettre d’amour de l’histoire. » À ce sujet, je vous invite grandement, si vous voulez en savoir plus sur cette relation et plus largement sur Virginia Woolf, à vous plonger dans la correspondance de ces deux magnifiques auteures, disponible aux éditions du Stock.

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Vita Sackville-West en 1916 (parce que je ne résiste pas à la tentation de vous la montrer)

La Mort de la phalène, c’est un petit recueil publié par la maison d’édition Sillage en 2012, qui a regroupé six nouvelles de Virginia Woolf : « La Mort de la phalène », « Kew Garden », « La Marque sur le mur », « Le Quatuor à cordes », « Lundi ou mardi », « Une maison hantée », autour d’un petit appareil critique qui consiste principalement en repères chronologiques et bibliographiques.

J’ai choisi de vous parler, très rapidement, de trois d’entre ces six nouvelles.

« La Mort de la phalène » :

Vous savez, les phalènes, ce sont ces petits papillons nocturnes blancs ou gris ou marrons parfois, striés souvent, particulièrement attirés par la lumière et qui vivent très peu de temps, comme la plupart des papillons.

En trois pages, dans un concis mais puissant hymne à la nature, Virginia Woolf vous raconte les aventures sur un carreau de fenêtre, puis l’agonie de ce petit être qui concentre en lui tout seul la pitoyable petitesse de l’insecte, et l’incroyable immensité de la vie. C’est une édification : elle s’attarde sur les vas-et-viens de cette phalène insignifiante, elle en sublime les mouvements, les ultimes soubresauts :

« En l’observant on avait le sentiment qu’une fibre, particulièrement ténue mais pure, de l’immense énergie de l’univers avait été introduite dans ce corps minuscule et fragile. À chacune de ses traversées de la vitre, il me semblait voir vivre un filet de lumière. Il n’était à peu près rien, mais il était la vie. »

Virginia Woolf s’étonne de la vie, de toutes ces formes qu’elle peut prendre, et vous laisse entendre du bout de l’oreille qu’aucune ne vaut mieux qu’une autre. Oui, cette phalène, ce petit rien, cette vanité, ne valent pas moins que l’agriculteur, le cheval ou les corbeaux qui se trouvent, eux, de l’autre côté de la fenêtre.

« C’était comme si quelqu’un avait saisi une perle minuscule faite de l’essence pure de la vie et, l’ayant recouverte aussi délicatement que possible de duvet et de plumes, l’avait fait danser et zigzaguer sous nos yeux pour montrer la nature véritable de la vie. Ainsi exhibée, elle se parait d’une stupéfiante étrangeté. »

Et puis, c’est la mort inévitable de l’insecte, cette vie qui n’avait de sens que parce qu’elle touchait à sa fin. Il y a un combat contre la mort, une lutte pour la vie. Mais à chaque instant, Woolf nous rappelle que la partie est perdue d’avance pour la phalène, qu’elle ne fait pas le poids, qu’elle n’a aucune chance :

« Pourtant, cette force était là tout de même, un bloc solide au-dehors, mais indifférente, impersonnelle, ne s’occupant de rien en particulier. D’une certaine manière, elle s’opposait à la petite phalène couleur de paille. Il était inutile de tenter quoi que ce soit. »

Un très joli texte à lire en quelques minutes. Puis à relire des milliers de fois.

« La Marque sur le mur » :

C’est l’amour – ou la phobie – du détail.

« La marque était une petite tache ronde, noire sur le mur blanc, six ou sept pieds au-dessus de la cheminée. »

Ces quelques pages sont consacrées à une interrogation : d’où vient cette tache ? Quelle en est la cause ? Et puis… Quelle est la cause de toute chose ? Puisque l’on oublie tout, tout des origines, comment fait-on pour toujours conserver ce que l’on a ? Virginia Woolf avait l’esprit torturé, pour ce que cela veut dire. D’une marque sur le mur, elle s’interroge sur le sens de la vie.

« À vrai dire, si l’on veut se risquer à faire une comparaison, il faut se dire que vivre équivaut à être propulsé à cinquante miles à l’heure sur toute la longueur d’un tunnel de métro – et se retrouver à l’autre bout sans même une épingle dans les cheveux ! […] Oui, cela semble exprimer la vitesse à laquelle va la vie, détruisant et réparant tour à tour, avec une telle désinvolture, laissant tout au hasard. »

Elle se lance dans des envolées lyriques, dans des considérations littéraires, allant de comparaisons en comparaisons, dans son esprit d’escalier… mais elle en revient toujours à la marque. Si c’est un trou. Si c’est en relief. Si elle est ronde.

« Et si je devais me lever à cet instant même et m’assurer que la marque sur le mur est vraiment – que dire ? – la tête d’un clou énorme enfoncé là deux siècles auparavant, tout juste réapparu par-dessous la couche de peinture patiemment usée par de nombreuses générations de servantes, et découvrant un premier aperçu de la vie moderne sous la forme d’une chambre aux murs blancs éclairée par un feu de bois, qu’est-ce que cela m’apporterait ? – La connaissance ? Matière à de nouvelles supputations ? Je suis capable de réfléchir assise sur une chaise aussi bien que debout. Qu’est-ce que la connaissance ? Qui sont nos savants […] »

Et puis, une chute. Un peu d’humour. Évidemment.

« Lundi ou mardi » :

Une page. Recto-verso. À peine. Une journée, ou l’autre. Il s’agit d’un très court texte qui semble en construction permanente, une ébauche perpétuelle. L’ébauche perpétuelle de nos journées. Pourtant ce texte est fini, et a été publié en 1921. Le jour se lève sur un héron volant, « ses ailes se jouant de l’espace qu’elles agitent » – le matin. L’horloge sonne midi au sein de la foule et des véhicules où les acteurs de ces quelques lignes échangent et s’interpellent. Puis vient l’heure où « Miss Trucmuche prend le thé à son bureau, et une vitre protège les manteaux de fourrure… ». Enfin la journée se termine, au coin du feu. Le héron s’en va : la nuit tombe. Mais toujours, toujours la recherche de la vérité.


Si vous n’avez donc jamais lu ni même approché Virginia Woolf, je pense que ce petit recueil est une très belle porte d’entrée vers une écriture sensible, parfois un peu compliquée et difficile à suivre, mais toujours touchante. Il s’agit d’une cinquantaine de pages, en tout, et qui valent vraiment le détour.

« Une lumière ici requiert une ombre là-bas. » Virginia Woolf, La Promenade au phare, 1927.

Nous nous retrouverons le 1er mai pour le troisième numéro de MoinsDe100Pages, au milieu du muguet et du printemps bien installé !

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3 réflexions au sujet de “MoinsDe100Pages #2 – La Mort de la phalène de Virginia Woolf”

  1. Mais oui ! Que dire de plus si ce n’est, encore une fois, merci pour ce partage !! Merci pour les nouvelles auteurs (je n’arrive pas à y coller un « e », là, tout au bout du mot…) et merci pour les anciennes dont vous projetez l’image en plein milieu de l’écran, comme si… comme si c’était la première fois que Virginia Wolf était éditée et que toutes allions nous précipiter pour acheter son dernier livre !

    Aimé par 1 personne

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